On me pose la question de la pertinence de mon blogue de recherche web-documentaire, alors que le projet final ne verra le jour que dans plusieurs mois. Un prototype devrait exister au cours de l’été, mais il ne sera diffusé qu’en circuit fermé. Est-ce risqué de partager ses pistes de recherche? N’y a-t-il pas un danger de se faire voler ses idées, son point de vue original sur un sujet? N’est-ce pas imprudent de citer ses sources avant même d’avoir tourné? N’est-ce pas naïf de partager ces pensées comme un livre ouvert?
C’est une question qui revient toujours, avec différentes perspectives. Mon point de vue d’artiste et de cinéaste-blogueuse me place dans une position particulière ou je me questionne depuis longtemps sur les liens entre les différents médias et le web: voir mon billet sur la télé et le web, ou comment les cinéastes doivent prendre leur place sur les blogues, dans cet univers que je nommais un temps le far web.
Je suis en développement de mon projet documentaire web Détritus à l’ONF où le projet a été à l’étude depuis plusieurs mois, dont j’ai commencé la réflexion de fond depuis 2005 sur mon blogue Vivre la vie. J’ai décidé de démarrer un autre blogue pour le projet Détritus à l’automne dernier, où j’ai rétrospectivement publié tous les billets à propos de ma démarche et autours de mon sujet, rassemblés sur le carnet Détritus. Non pas après plusieurs réflexions sur le sujet de la pertinence de ce blogue, distinct de mes autres identités sur la toile.
Mais voilà qu’on me pose la question de la pertinence de ce blogue, alors que le projet final ne verra le jour que dans plusieurs mois. Voilà qui est très déstabilisant pour l’artiste que je suis, et déroutant pour la blogueuse qui prêche depuis si longtemps les vertus des blogues… Je vais donc tenter des réponses, auxquelles j’espère avoir quelques échos.
Il est ici question du partage et de l’échange des idées de manière publique. Concept idéaliste pour les détracteurs du blogue, le principe même de partager ses réflexions et ses pistes de recherche en public alors qu’on se trouve en développement d’un projet documentaire soulève bien des questions. Va-t-on se faire “voler” ses idées? Va-t-on “brûler” son sujet? Est-ce véritablement la meilleure façon de prendre sa place sur le web? Les partisans du blogue vous répondront en coeur que oui! C’est la voie à suivre, selon leurs diverses expériences. Les Martin Lessard, Sylvain Carle et Michelle Blanc n’hésitent pas à clamer haut et fort qu’il faut prendre sa place sur le web, être transparent et prendre position. J’enseigne moi-même la force des blogues et des médias sociaux à des étudiants en théâtre, qui sortent de mon cours convaincus et pratiquants!
À toutes les occasions et sur toutes les tribunes, je prêche la force de cette prise de parole qui fait de tout blogueur le maître de son information, un médias potentiel qui pourra influencer son milieu s’il blogue avec intelligence et rigueur. Mais ces supers-blogueurs d’influence ne sont pas des artistes: ce sont des chercheurs, des visionnaires, des spécialistes des médias sociaux. Bloguer leurs idées fait partie de la nature de ce qu’il exposent: le contenant et le contenu se confondent dans leur essence. Mais pour un créateur?
Voilà qu’arrive la réalité, où on se pose la question: quelle est la limite de ce que je partage? Dois-je livrer mes pistes de réflexions avant de l’avoir terminée? Vais-je brûler mon projet si j’en parle trop longtemps avant qu’il n’existe? Je répondrais dans mon cas qu’il est trop tard pour se poser la question: je parle des sujets qui me préoccupent depuis des années sur le web, je diffuse toutes les pistes de recherches sur ce que je trouve inspirant et intéressant. Me faire voler mes idées? Les idées sont déjà toutes là! On invente rien, on trouve seulement une nouvelle manière de dire, comme le disait si judicieusement Peter Joseph… Quand à mon point de vue d’auteur, si le projet émane de moi, que j’en pose la signature, il semble évident qu’elle sera unique.
À savoir maintenant si bloguer m’apporte quelque chose… La question semble absurde pour une “vieille” blogueuse comme moi. Mais cela mérite réflexion et honnêteté: je blogue avant tout pour moi-même. L’archive de mes écrits m’aide dans mes propres recherches, me guide, me permet de suivre ma progression et d’organiser mes données. Cela m’a aussi permis à plusieurs reprise de me positionner sur un sujet, d’être même parfois une référence. On m’invite comme spécialiste en mon domaine pour prendre parole publiquement sur divers sujets, on me cite. L’impact réel: le projet que je fais à l’ONF en ce moment, je n’aurais pu le faire de la même manière si je n’avais pas été une blogueuse, avec toutes les réflexions sur les médias sociaux et leur impact sur les médias que cela m’a apporté.
Puis on tombe dans le vif du sujet: les droits d’auteur. Pour les habitués du copyright, le copyleft est une terre inexplorée et mystérieuse qu’il observent avec une certaine crainte. Mais la réalité c’est que les idées sont déjà toutes là, on n’invente rien. Comme créateur, on tente d’innover par un nouveau regard, un nouveau point de vue, une nouvelle façon de faire. Et partager ce point de vue avant qu’il n’arrive à maturité est peut-être une mauvaise décision. Peut-être.
En fait tout est question de timming. Si vous êtes dans l’avion pour aller faire une entrevue avec telle personne, et que vous publiez un billet sur vos impressions et vos attentes: c’est un choix audacieux de transparence. C’est l’ouverture à un projet non terminé, mais dont le processus est bien entammé. Faibles sont les chances qu’une personne saute sur l’occasion pour faire une rencontre avec le même intervenant. Et même si il le faisait, le ferait-il comme vous? Le présentera-t-il comme vous? Ce qui pousse chacun à une signature originale, et à l’excellence comme objectif.
Mais si vous partagez vos pistes de réflexion très tôt dans votre processus, cela n’est-il pas un danger? Je n’ai pas la réponse, mais beaucoup de questions. Je dois doser la bonne attitude dans mes choix d’exposer mon processus de création… Après des années de certitudes, me voici devant le doute.
